1 070 : c’est le nombre d'œufs de poule que peut couver, en un cycle, chaque incubateur fourni aux douze premières familles déplacées d'Artsakh dans le Syunik. Il est à noter qu’un cycle de couvaison dure 21 jours et que ce chiffre peut monter à 2 500 s’il s’agit d’œufs de caille. Lancé à la fin de l'année dernier, le projet du Fonds Arménien de France dédié au développement de l'aviculture vient d’entrer dans sa phase opérationnelle.
Srbuhi Grigoryan est une battante. Elle vit à Karahunj, à la sortie de Goris, avec sa mère Gyulchora et ses deux grands enfants : Samvel, 26 ans, et Tiruhi, sa fille de 19 ans. C’est une chance qu’ils soient encore à la maison car elle vient de se lancer dans une nouvelle activité qu'elle compte bien, avec leur aide, faire prospérer en véritable entreprise agricole familiale, spécialisée dans l'accouvage et l'élevage de volailles. Elle en a déjà trouvé le nom — STS — de leurs initiales à tous les trois, et même ouvert une page Facebook1 pour en assurer la promotion.
Originaire de Martuni en Artsakh, Srbuhi était soldate dans l'Armée de Défense du Haut-Karabagh. Exilée de force en 2023, sa petite famille trouve refuge près de ses proches à Karahunj, dans une maison avec terrain qu'elle loue désormais depuis bientôt trois ans. Elle ne dispose toujours pas de la nationalité arménienne ni ne remplit les conditions qui lui ouvriraient l'accès aux aides du gouvernement pour l'achat d'un logement.
Srbuhi ne reste pas inactive pour autant. Elle trouve tout d'abord un emploi d'ouvrière dans une boulangerie, malgré un maigre salaire et des horaires contraignants. Sur son temps libre, elle s'inscrit à un programme local de formation à la conduite d'une micro-entreprise agricole. Une idée lui trotte déjà dans la tête : en Arménie comme ailleurs, la consommation de poulet ne cesse d'augmenter, il faut donc plus de poules pour pondre plus d'œufs.
Srbuhi n'est pas seule à y penser : chez HimnaTavush — l'opérateur local du Fonds Arménien de France — les visites de terrain de fin d'année font remonter un nombre croissant de demandes en ce sens. Une étude confirme d'ailleurs l'intérêt de la filière avicole en termes de revenus pour les éleveurs. Un fabricant arménien d'incubateurs est identifié et un contrat est passé pour l'achat de 16 appareils d'un coût unitaire de 240 000 drams (550 €). 9 000 € de budget, financé aux deux tiers par le Fonds Arménien de France et SOS Chrétiens d'Orient, le solde restant à la charge des bénéficiaires. Une manière de renforcer leur implication dans le projet.
Srbuhi reçoit son incubateur à la mi-mars. Grâce à un autre appareil que lui avait cédé une association locale six mois auparavant, elle avait pu effectuer ses premiers essais. De petite capacité cependant, celui-ci ne permettait de couver que 70 œufs par cycle. Le nouvel incubateur peut en contenir un millier environ, s'il s'agit d'œufs de poule, ou jusqu'à 2 500 œufs de caille. Un cycle de couvaison dure 21 jours. Mi-avril, les premières coquilles se fendent et surgissent les petites têtes toutes jaunes au gros œil noir des poussins étonnés. Il en naît 650 qui sont immédiatement installés dans une poussinière chauffée et spécialement aménagée. Cinq jours après sa désinfection, l'incubateur est rechargé pour un nouveau cycle de TOUT FAIRE AVEC AMOUR... NE JAMAIS DÉSESPÉRER... 1 070 œufs. Plus de 200 poussins ont déjà été vendus. Désormais passée à la vitesse supérieure, Srbuhi a quitté son emploi à la boulangerie pour se consacrer entièrement à son exploitation. Dans la famille, chacun se partage les tâches selon ses disponibilités entre les tournées d'achat d'œufs, la surveillance de l'incubateur et son remplissage en eau — l'atmosphère doit être chaude et humide — et les soins aux poussins.
Srbuhi consigne soigneusement toutes ses observations dans un cahier et tient scrupuleusement ses comptes : « Tous les œufs sont marqués de l'initiale du vendeur », explique-t-elle. « Je peux ainsi identifier la provenance des moins viables et cibler mes futurs achats. Mon objectif est d'agrandir mon poulailler afin d'être plus autonome et de vendre des poulets arrivés à maturité qui me rapporteront plus d'argent. »
Fin avril, trois autres incubateurs ont été livrés dans les villages de Kornidzor, Tegh et Khndzoresk. Les 12 suivants devaient être fournis au cours du printemps. Face à l'afflux des demandes, le Fonds Arménien de France a d'ores et déjà décidé d'étendre son programme à quatre autres familles dont il sera cette fois l'unique sponsor mais, en contrepartie, avec une participation financière symbolique des bénéficiaires. Le projet vient de démarrer et comme pour l'ensemble de ses opérations, HimnaTavush en assurera le suivi-terrain, organisera les formations nécessaires et en évaluera les résultats pour décider de sa reconduction.
En page de garde de son cahier-tableau de bord, Srbuhi a également inscrit quelques maximes. Elle les relit souvent et dit y puiser son énergie quotidienne : « Travailler avec passion… Tout faire avec amour… Ne jamais désespérer… ».
1. STS FARM - www.facebook.com/profile.php?id=61577149691268
