Michel Tardieu est apiculteur depuis près de quarante ans en France, spécialiste en conseil et formation. L'association dont il est membre — Apiflordev — a été sollicitée par le Fonds Arménien de France pour l'accompagnement de ses projets apicoles dans le Syunik, en faveur des déplacés d'Artsakh.
Comment êtes-vous venu à l'apiculture ?
Michel Tardieu : Je m'étais installé dans le Cantal, près de Saint-Flour, à mille mètres d'altitude. L'ancien propriétaire avait laissé deux ruches au fond du jardin, plus ou moins à l'abandon. En plein hiver, une de mes filles me dit : « Tiens, je mangerais bien du miel » … J'ai de suite pensé aux ruches, me disant qu'à cette époque de l'année, tout devait dormir et que je pouvais bien y aller voir. Je ne suis pas resté cinq minutes ! Les abeilles étaient bel et bien réveillées et pas contentes du tout ! Piqué, mais de curiosité, j'ai eu envie d'apprendre. Un vieux voisin m'a appris le b.a.-ba : allumer un enfumoir, ouvrir une ruche, manipuler les cadres — les bases en fait, que j'ai renforcées en suivant une initiation d'une semaine à l'apiculture. J'en suis revenu passionné, convaincu que c'était le métier que j'avais envie de faire. Tout en continuant à me former, j'ai créé ma propre exploitation, jusqu'à 400 ruches, que j'ai fini par revendre, après 25 années d'activité professionnelle. L'apiculture est un métier plutôt solitaire et j'en avais un peu assez de travailler seul. Des opportunités se sont présentées pour animer des formations en France, puis à l'étranger. C'est devenu mon activité à plein temps, bénévole désormais. Si l'on possède un savoir, on se doit de le transmettre.
Et la rencontre avec l'Arménie ?
M. T. : J'apprécie beaucoup le Moyen-Orient. J'avais eu l'occasion d'intervenir au Liban, mais je ne connaissais pas du tout l'Arménie. Son accueil et ses paysages sont fantastiques. Mon premier voyage, au printemps 2025, visait à évaluer le projet : rencontrer les futurs apiculteurs, le fabricant des ruches et des producteurs d'essaims. J’ai établi un cahier des charges technique pour la bonne composition des colonies, leur contrôle et le suivi de leur distribution. Nous sommes convenus d'un nouveau déplacement à l'automne, avec visite de terrain et formation pour préparer l'hivernage.
Qu'avez-vous constaté de retour sur place ?
M. T. : Septembre-octobre sont les mois clés pour préparer l’hivernage et la saison suivante. Il faut vérifier que les ruches ont constitué suffisamment de provisions pour tenir jusqu'à la prochaine floraison. Les premiers essaims avaient été livrés au mois de juin, trop tard pour la miellée de printemps. Les colonies ont eu du mal à se développer ; un certain nombre sont mortes, d'autres étaient infestées de varroa. Par ailleurs, la plupart des bénéficiaires étaient débutants ; la première formation avait été courte et la météo n'avait pas été des plus favorables. Lors de mon intervention, j'ai expliqué comment traiter le varroa et quels produits utiliser. Ces réunions sont très utiles, car elles permettent aux apiculteurs d’échanger et de faire remonter les problèmes de terrain ; en une semaine, je n'ai pas le temps de voir tout le monde. Chez ceux que j'ai rencontrés, j'ai parfois procédé à des regroupements de colonies pour sauver celles en difficulté.
Un an après le démarrage de cette opération et à l'approche de la deuxième saison, quel bilan en tirez-vous ?
M. T. : Un tiers, un tiers, un tiers, je dirais. Un tiers de réussites, un tiers de ruches fragiles et un tiers de mortalité, principalement due au retard que j'évoquais précédemment. Le constat est le même d'un village à l'autre : les problèmes ne tiennent donc pas à la localisation des ruches, mais plutôt à des soins et des traitements inadaptés ou mal dosés, parfois aussi à un manque de rigueur chez certains apiculteurs.
Et vos recommendations ?
M. T. : De nouvelles formations sont prévues avec l'appui d'une ONG locale, la Forge de l'apiculture. Elles couvriront les méthodes de traitement, dosage et fréquence, l'entretien et la désinfection des ruches, la gestion des essaims, bref, toutes les étapes d'une année de travail et les écueils à éviter. Ces rendez-vous réguliers permettront aux apiculteurs d'échanger leurs expériences et de partager les bonnes pratiques. L'équipe d'HimnaTavush* a bien renforcé ses compétences. Elle pourra assurer efficacement le suivi régulier de tous les bénéficiaires.
*Fondé par le Fonds Arménien de France, HimnaTavush est son opérateur sur le terrain.
