5 questions à Max Delpérié
Construire une pédagogie active en Arménie est un travail de longue haleine
[9 mai 2026] - Propos recueillis par Olivier Merlet

Comment en êtes-vous arrivé à vous occuper de pédagogie en Arménie ?

Max Delpérié : En 2019, j'ai été contacté par le Fonds Arménien de France qui souhaitait visiter des lycées agricoles pour s’inspirer du modèle français en vue de la création du lycée Patrick Devedjian à Ijevan. J’ai reçu ses représentants dans les deux établissements dont j'avais la responsabilité en Haute-Vienne, ceux de Limoges Les Vaseix et de Magnac-Laval. Après la crise du Covid, Michel Pazoumian m'a recontacté — je venais de prendre ma retraite — pour me proposer d'accompagner le Fonds dans son projet. Nous nous sommes rendus sur place la première fois en octobre 2021 afin de préparer la programmation de la rentrée 2022 2023. Les défi s étaient nombreux !

Quelles sont les particularités de l'enseignement agricole ?

M. D. : Dans les lycées agricoles, les élèves travaillent en général dans une ferme ou un atelier agroalimentaire, des entités économiques à part entière. L'idée était de transposer ce modèle au lycée Patrick Devedjian « couplé » à la ferme de Lusadzor afin qu'elle devienne une ferme-école, comme en France. Il faut savoir qu’en Arménie, la conception de l'enseignement est "descendante". Le prof est là pour dire la vérité ; il montre, l’élève écoute. Alors qu’en France, l'élève pratique par lui-même, il acquiert des gestes forts et apprend de ses erreurs. Changer les mentalités prend du temps. Nous avons dû revoir les habitudes, structurer le cadre pédagogique et apprendre aux élèves le respect des règles. Sans rigueur éducative, il ne peut y avoir de pédagogie efficace.

Et aujourd'hui ?

M. D. : Avec l'aide de Margarit Poghosian, de Nara Ichkhanian et de Laura Gevorgyan — l’équipe francophone du lycée — nous avons réussi à instaurer une dynamique d’échange avec le directeur qui permet de faire avancer les choses. Je fais en moyenne trois voyages par an — douze depuis 2021. Le suivi, lui, est constant : réunions téléphoniques hebdomadaires, participation aux visios et aux groupes WhatsApp du lycée. Chaque semaine, je reçois des photos et des comptes rendus sur les TP. On a énormément progressé en 3-5 ans, mais on n’y est pas encore. C'est un travail de longue haleine.

Des évolutions en cours ?

M. D. : Je travaille actuellement sur une méthode d'évaluation des enseignants. L’enjeu consiste à adapter les méthodes françaises au contexte arménien, sans être intrusif, en respectant les directives du ministère de l'Éducation. Concernant le fonctionnement général du lycée, le rapport d'évaluation de la DGER* que nous avions sollicité il y a deux ans (voir « Le Courrier 121 ») a confirmé la pertinence de nos orientations en nous conférant une légitimité renforcée. En parallèle, nous travaillons aussi sur un projet Erasmus+ visant à créer un consortium d’établissements agricoles arméniens pour des échanges avec la France. L’avenir passera indubitablement par ces coopérations internationales que nous allons développer en mobilisant des fonds européens.

Ce consortium, c'est votre grand projet n'est-ce pas ?

M. D. : Il en fait partie. Mais l'idée va bien au-delà ; il s'agit réellement d'une volonté politique – la mienne — car il n'y a aucun intérêt à faire de l'enseignement sans perspective de politique publique en arrière-plan. En Arménie, l’agriculture est noyée dans le ministère de l’Économie, sans réelle vision stratégique et chaque établissement travaille seul. C’est pourquoi j'ai œuvré pour que les établissements agricoles se parlent et s’organisent en réseau. Le 25 avril 2025, nous avons réuni une quinzaine d'établissements pour la première fois à Erevan. Nous avons défi ni neuf objectifs précis parmi lesquels : échanger sur les méthodes pédagogiques et agricoles, assurer une cohérence des formations des enseignants, organiser des colloques annuels, etc. Les ministères arméniens (Éducation, Économie) et l’ambassade de France sont très intéressés par ce réseau national qui a été officialisé en février de cette année et dans lequel je place beaucoup d'espoir.

*DGER : Direction Générale de l’Enseignement et de la Recherche (Ministère français de l’Agriculture)

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