Construire une pédagogie active en Arménie est un travail de longue haleine
Comment en êtes-vous arrivé à vous occuper de pédagogie en Arménie ?
Max Delpérié : En 2019, j'ai été contacté par le Fonds Arménien de France qui souhaitait visiter des lycées agricoles pour s’inspirer du modèle français en vue de la création du lycée Patrick-Devedjian à Ijevan. J'ai reçu ses représentants dans les deux établissements dont j'avais la responsabilité en Haute-Vienne, ceux de Limoges-Les Vaseix et de Magnac Laval. Avec mon équipe de direction, nous leur avons expliqué le fonctionnement de la pédagogie spécifique à ce type d'établissement.
Michel Pazoumian m'a recontacté après la crise du Covid — je venais alors de prendre ma retraite — pour me proposer d'accompagner le Fonds dans son projet. Nous nous sommes rendus sur place pour la première fois en octobre 2021 et avons commencé à préparer la programmation pour la rentrée 2022-2023. Quelles formations proposer ? Quel niveau d'entrée ? Comment organiser l'encadrement ? Les défis étaient nombreux. Le choix s'est finalement porté sur le diplôme fermier en trois ans, à partir de la classe de neuvième — l'équivalent de notre troisième — ou en un an à partir de la douzième, avec stages pratiques sur la ferme de Lusadzor.
Le recrutement des professeurs et du personnel encadrant s'est avéré particulièrement difficile : nous avions des CV, mais pas les bons candidats. À la veille de la première rentrée scolaire, nous n’avions toujours pas trouvé les personnes adéquates pour assurer les cours. Nous avons malgré tout réussi à sélectionner un prof de zootechnie et un autre en agronomie. Cependant, l'encadrement capable de structurer les fondements pedagogiques — méthodes d'enseignement, rigueur et valeurs éducatives — faisait encore défaut.
C’est alors que Margarit Poghosyan est intervenue d’abord en tant qu'enseignante de français, puis comme responsable de l’innovation et du développement pédagogique, pour le Fonds Arménien de France. Nous avons créé dans la foulée un Conseil d’études et de projets, qui complète les instances du collège. À chaque voyage en Arménie, nous réunissons les acteurs clés pour faire avancer le projet.v
Quelles sont les particularités de l'enseignement agricole ?
M. D. : Dans l'enseignement professionnel, les élèves exercent souvent leur pratique "hors-sol", au sein même de leur établissement, sans prise en compte de la dimension économique. Dans les lycées agricoles, ils travaillent sur une ferme ou un atelier agroalimentaire, des entités économiques à part entière. L'idée était de transposer ce modèle sur la ferme de Lusadzor — qu'elle devienne une ferme-école, comme en France.
Si un changement des pratiques pédagogiques de la part des enseignants du collège était nécessaire, la ferme devait également être en capacité d'accueillir régulièrement des élèves et de faire comprendre à son personnel — dont ce n'est pas le métier — que les stagiaires n'étaient pas là pour être rentables mais pour apprendre.
Enfin, en Arménie, la conception de l'enseignement est "descendante". Le prof est là pour dire la vérité, il montre, l’élève écoute. L'essentiel, au contraire, est que l'élève pratique par lui-même, qu'il acquière des gestes forts et apprenne de ses erreurs. Une véritable relation pédagogique doit s'instaurer avec les élèves, avec un langage adapté qui leur permette de conceptualiser ce qu'ils font.
Changer les mentalités prend du temps. Il a fallu tout construire : rédiger des fiches, élaborer des outils théoriques, organiser des réunions pour expliquer « pourquoi on fait comme cela ». Le matériel manquait également. Les élèves ne travaillaient pas toujours dans la sécurité, ils n'étaient pas rigoureux. Au lycée, certains arrivaient en retard ou ne venaient pas. Sans rigueur éducative, il ne peut y avoir de pédagogie efficace. Il a donc fallu recadrer un certain nombre de choses, revoir les habitudes de fonctionnement pour les inscrire dans un cadre pédagogique structuré.
Les jeunes restent des jeunes. Il faut leur apprendre la discipline et le respect des règles, tout en leur donnant le droit de s'exprimer, de discuter, d'apporter leur propre contribution.
Et aujourd'hui ?
M. D. : Avec l'aide de Margarit Poghosian, de Nara Ichkhanian et de Laura Gevorgyan — que nous venons d'embaucher comme directrice adjointe de pédagogie — nous avons réussi à instaurer une dynamique d’échange et un mode de fonctionnement qui permettent de faire avancer les choses. Je fais en moyenne trois voyages par an — douze depuis 2021. Le suivi, lui, est constant : réunions téléphoniques hebdomadaires, visios de temps en temps, et je suis actif sur les groupes WhatsApp du lycée. Chaque semaine, je reçois des photos, des comptes-rendus sur les TP. Si je vois 15 élèves autour du tracteur à regarder ce qui se passe, j'envoie immédiatement mes commentaires.
Le lycée dispense désormais des formations en tourisme, électricité, restauration, informatique, et depuis deux ans, en agroéquipement — la mécanique agricole. Quand je me rends sur place, je rencontre l'équipe de direction arménienne, les profs techniques, les responsables de l’alternance, le directeur, et parfois certains enseignants individuellement. En décembre dernier, j’ai réuni les 40 profs de toutes les sections pour leur présenter les investissements colossaux du Fonds arménien et en expliquer les motivations : internat, restauration, salles de classe, chauffage, et désormais, une salle informatique et des labos rénovés grâce à la Fondation Hovnanyan. J’interviens aussi en conseiller pour chaque nouvelle construction, afin que les espaces soient fonctionnels, pas seulement esthétiques.
On a énormément progressé en 3-5 ans, mais on n’y est pas encore. C'est un travail de longue haleine.
Des évolutions en cours ?
M. D. : Je travaille actuellement sur une méthode d'évaluation des enseignants. L’enjeu consiste à adapter les méthodes françaises au contexte arménien, sans être intrusif, en respectant les directives du ministère de l'Éducation. L’idée n’est pas de sanctionner, mais de créer un outil pour stimuler les professeurs et la qualité de l’enseignement.
Un autre changement majeur, c'est l’enseignement dual, promu par le ministère arménien en 2024, un lointain équivalent de l’apprentissage à la française : coupler la formation professionnelle et les matières générales dans toutes les filières. Cela nécessite de trouver des lieux et des structures d'accueil des stagiaires en nombre suffisant.
Concernant le fonctionnement général du lycée, le rapport d'évaluation de la DGER* que nous avions sollicité il y a deux ans a confirmé la pertinence de nos orientations en nous conférant une légitimité renforcée. Bien que nos interlocuteurs aient changé depuis, et que les suites restent incertaines, cette reconnaissance nous sert de levier pour poursuivre nos actions.
Plus concrètement, Margarit travaille sur un projet Erasmus+ visant à créer un consortium d’établissements agricoles arméniens pour des échanges avec la France. L’avenir passera indubitablement par ces coopérations internationales que nous allons développer en mobilisant des fonds européens pour financer les déplacements d’enseignants et d’élèves.
Ce consortium, c'est votre grand projet n'est-ce pas ?
M. D. : Il en fait partie. Mais l'idée va bien au-delà, il s'agit réellement d'une volonté politique – la mienne — car il n'y a aucun intérêt à faire de l'enseignement sans perspective de politique publique en arrière-plan. En Arménie, l’agriculture est noyée dans le ministère de l’Économie, sans réelle vision stratégique. Chaque établissement travaille seul, avec parfois l’aide ponctuelle d’organisations gouvernementales ou d'ONG. Or, l’isolement engendre une mauvaise pédagogie et donc une mauvaise éducation. C’est pourquoi j'ai œuvré pour que les établissements agricoles se parlent et s’organisent en réseau.
Nous avons réuni une quinzaine d'établissements une première fois le 25 avril dernier à Erevan. Nous avons défini neuf objectifs précis parmi lesquels : communiquer et échanger sur les méthodes pédagogiques et agricoles, assurer une cohérence des formations pour mieux les gérer et mieux former les profs et enfin, organiser des colloques annuels sur des sujets variés, tels que l'agriculture bio par exemple, l'utilisation des drones, des robots en élevage ou encore la réduction de l’usage des intrants chimiques qui est un vrai problème en Arménie.
Nous nous sommes retrouvés en visio au mois de décembre, et le réseau sera officiellement lancé en février, avec, pour dixième objectif l'établissement d'une cartographie de toutes les formations agricoles en Arménie par région. Le ministère est très intéressé car une meilleure formation profitera à l'ensemble de la filière. L'intérêt de ce réseau est national, et il pourrait contribuer à un travail de fond essentiel pour le secteur.
Par ailleurs, l’ambassade de France s’intéresse beaucoup à ce réseau, notamment dans le cadre des projets de l'UFAR** avec l'Université agraire d'Erevan. Je fonde beaucoup d'espoir sur ce réseau.
*DGER : Direction Générale de l’Enseignement et de la Recherche (Ministère français de l’Agriculture) - voir "Le Courrier" N° 121.
**UFAR : Université Française en Arménie
