RÉFUGIÉS - L'avenir retrouvé pour Kamo et sa famille
Deux ans et demi après avoir été chassés d’Artsakh (Haut-Karabagh) lors du nettoyage ethnique de septembre 2023, la famille Movsisyan renoue avec une vie simple mais stable faite du travail de la terre et d’espoir retrouvé, après une année marquée par le déracinement et la précarité.
Bien que la matinée ne soit pas encore très avancée, la chaleur est déjà accablante en ce début du mois d'août à Kornidzor, ultime village sur la route désormais close de l'Artsakh, aux confins du Syunik. De l'autre côté du plateau, le Karabagh dresse ses sommets, Berdzor - "Latchine" - est à portée de vue. Coi é d'un panama bon marché, Kamo Movsisyan sort de sa maison, saisit sa pelle-bêche et se dirige d'un bon pas vers le potager.
Aujourd'hui, ramassage des pommes de terre : il y a trois rangs à retourner. Mais en attendant que Nuné, sa femme, vienne lui prêter main-forte, Kamo fait, comme tous les matins, le tour de la petite exploitation familiale, un lopin de terre d'à peine 1 000 m2 dont il a su valoriser la moindre parcelle. Au bout du jardin que se partagent aussi poivrons, oignons et asperges, il a installé une serre de 100 m2. Haricots, concombres, courges et tomates y grimpent jusqu’au sommet en une véritable jungle bien ordonnée que Kamo entretient avec grand soin. En face, il a planté une quinzaine de noyers, pommiers et figuiers, attenants à un enclos grillagé de terre-battue, une basse-cour dans laquelle divaguent et picorent une dizaine de poules rousses, sous l'œil er et vigilant de maître coq.
Un clapier complète le tableau ; ses féconds occupants ont déjà donné sept petits lapereaux ; un peu plus loin encore, ce sont cinq ruches qui finissent de produire le miel de l'année. Tout semble si bien établi, si routinier, qu'on croirait Kamo installé ici depuis toujours. Pourtant, voilà seulement un an et demi tout juste qu'il a rejoint Kornidzor avec toute sa famille, sept personnes et trois générations sous un même toit. La stabilité retrouvée, enfin, et l'espoir d'une vie meilleure bien que modeste, après une année entière d'incertitude et d'errance, d'hébergements temporaires en logements provisoires aux loyers excessifs.

DÉRACINÉS DE FORCE
Originaires du Haut-Karabagh, les Movsisyan vivaient à Stepanakert dans leur maison de trois étages, proche du centre-ville, le couple, leur ls, sa femme et leurs trois enfants. Grâce au salaire de Kamo, employé durant vingt-cinq ans comme technicien de la compagnie locale de distribution du gaz, la famille bénéficiait de revenus décents et réguliers.
Lorsque le gouvernement azerbaïdjanais a imposé le blocus total de l'enclave arménienne en décembre 2022, les fournitures de gaz ont été peu à peu suspendues et Kamo a perdu son travail. Plus de chauffage, plus d'essence, plus d'électricité, plus de pain ni de médicaments. Plus rien ou presque. Le Karabagh est tombé comme un fruit mûr neuf mois plus tard, au terme d'un siège impitoyable dont l'assaut final par les troupes azerbaïdjanaises — le nettoyage — le 19 septembre 2023, a contraint la famille Movsisyan avec 120 000 de leurs compatriotes Artsakhtsis à tout abandonner derrière eux, forcés à fuir sur la route de l'exode vers l 'Arménie. Contrairement à la plupart de leurs compatriotes, les Movsisyan ne voulaient pas s'éloigner de la frontière. Mais au bout de quelques jours, ne trouvant rien à louer dans les villages alentours, ils n'ont eu d'autre choix que d'accepter l'hospitalité de la sœur de Kamo — chez elle, tous les sept — à Charentsavan, à une trentaine de kilomètres d'Erevan.
Ils finissent par s'installer pendant six mois dans la petite ville, dans un logement loué 200 000 drams par mois (environ 445 euros), puis dans un autre, moins cher, perdu dans les montagnes reculées du Kotayk du côté d'Aghveran. Jusqu’au jour où le Fonds Arménien de France, informé de leur situation, décide de leur venir directement en aide.

ORGANISER LA SOLIDARITÉ
La famille répond en e et aux critères sociaux d'attribution et souhaite regagner les zones rurales frontalières du Karabagh, à Kornidzor par exemple, où leur fille vient d'ailleurs d'épouser un garçon du village. Kamo, dans la force de l'âge, volontaire et entreprenant, envisage de se relancer dans l'agriculture tout en mettant à pro t ses années d'expérience de technicien-artisan au service de la communauté.
Le Fonds Arménien de France mobilise ses équipes locales, ses partenaires, en France comme à l'étranger, ses donateurs ; le programme d'assistance est lancé. Une maison vide est repérée à Kornidzor, suffisamment grande pour loger toute la famille et dotée d’un petit terrain exploitable en culture maraîchère et potagère. Le Fonds obtient de la mairie les coordonnées des propriétaires qui sont installés à l'étranger depuis plusieurs années ; l'exode rural a durement frappé la région. Ceux-ci concluent avec le Fonds un contrat notarié prévoyant la rénovation complète de leur logement en échange de sa mise à disposition gratuite pendant cinq ans avec option de vente à terme. Plomberie, électricité, revêtement mural et carrelage, cuisine équipée, salle de bain neuve, une chambre aménagée, tout est refait à neuf. Le 18 août 2024, après une année de grande précarité, les Movsisyan peuvent en n s'installer dans leur nouveau logement. La deuxième phase du projet se met aussitôt en place : l'activité agricole qui assurera la pérennité.
Himnatavush, l'opérateur local du Fonds Arménien de France, fournit arbres fruitiers, tubercules de pommes de terre, semences et plants de légumes, ainsi que cinq ruches avec leurs colonies d'abeilles respectives. Le Fonds Arménien d'Argentine finance l'achat de la serre. De son côté, la branche lyonnaise de l'association Espoir pour l'Arménie vient de con er à Kamo un motoculteur flambant neuf équipé d'accessoires spécialisés pour la plantation et le ramassage des pommes de terre. Grâce à cette machine, dont la maintenance et l'entretien lui incombent, Kamo se tiendra à la disposition des habitants du village pour les prochaines récoltes.
Dans cinq ans s'ils le souhaitent, et si l'État arménien tient ses engagements, les Movsisyan seront éligibles à une aide gouvernementale de cinq millions de drams par membre du foyer pour se porter acquéreur de la maison qu'ils ha bitent désormais. D'ici là, à Kornidzor, chaque arbre planté, chaque ruche, chaque légume sorti de terre renforce un peu plus l'avenir qu'ils se reconstruisent pas à pas. Pour Kamo et les siens, l’élan de solidarité leur a permis de retrouver plus qu’un toit : la certitude d’appartenir de nouveau à une communauté.

