Entretien avec le Dr. Guillaume Hékimian
Il n’entretenait plus de lien avec ses racines, mais la vie est venue réveiller l’arménité qui dormait dans ses veines… Depuis 2021, le Dr. Guillaume Hékimian, cardiologue et réanimateur à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière de Paris, se rend deux fois par an en Arménie pour partager son expertise dans le cadre des missions de l’association Hay-Med. Il contribue également à l’Académie médicale en ligne de Santé Arménie par le biais de ses cours en médecine de soins intensifs. Entretien avec un homme porté par le désir d’échanger, d’aider et de redécouvrir le pays de ses origines.
Pourriez-vous nous décrire votre formation et votre activité actuelle ?
Guillaume Hékimian : Je suis cardiologue de formation et j’ai travaillé de 2008 à 2010 dans le service du professeur Vahanian à l'hôpital Bichat. Depuis quinze ans, j’exerce à l'hôpital de la Pitié Salpêtrière dans le service de réanimation, plus précisément dans un centre d’assistance circulatoire et respiratoire où nous pratiquons l’ECMO1. Il s’agit d’une technique de réanimation pour les patients qui ont des défaillances cardiaques et respiratoires. Nous sommes quelques centres en France à la pratiquer, en collaboration avec des spécialistes de chirurgie cardiaque. Au quotidien, mon travail consiste à faire la visite des patients et à assurer la formation des internes, des externes, des étudiants, ainsi que d’autres médecins pour les familiariser à ces techniques d’assistance.
Comment en êtes-vous venu à intervenir en Arménie ?
G. H. : En 2021, j’ai été contacté par Jean-Michel Ekherian, le président-fondateur de l’association Hay-Med. La même année, je suis parti pour la première fois en Armé nie pour une mission d’une semaine, trois jours à Erevan et trois jours à Stepanakert. En Artsakh, il n’y avait que quatre cardiologues, qui avaient une formation assez limitée en échographie. Comme j’utilise beaucoup cette technique au quotidien, je les ai aidés à améliorer et interpréter leurs échographies. Nous avons aussi discuté de la prise en charge de patients difficiles. J’ai assuré une seconde mission là-bas en 2022, avant le blocus du corridor de Latchin.
En quoi consistent vos missions sur place ?
G. H. : Au cours d’une mission, je vais trois à quatre fois à l’hôpital Erebuni d’Erevan, dans le service de réanimation. Avec les internes et le chef de service, Harutyun Mangoyan, nous faisons des visites de patients et nous discutons de leur prise en charge. Quand il le faut, je fais un cours aux internes sur un domaine qu’ils souhaitent approfondir. Tout est basé sur l’échange : on discute de cas précis ; ils me montrent comment ils font et je leur explique comment nous faisons en France. Le plus intéressant pour moi, c’est la liberté des échanges entre les étudiants et les professeurs. En France, quand on fait un cours, personne ne lève la main pour poser une question. Ici, tout le monde ose prendre la parole et échanger des idées !
Où intervenez-vous en dehors de l’hôpital Erebuni ?
G. H. : Généralement, je fais des consultations à Artashat auprès des familles en difficulté que Hay-Med soutient financièrement. J’interviens aussi en binôme avec Jean-Michel dans d’autres hôpitaux, notamment à Vanadzor et à Tashir. Comme Jean-Michel est lui aussi réanimateur, je me charge de la partie cardiologie, plus précisément de l’échographie cardiaque. Lors de ma dernière mission en décembre, je suis allé pour la première fois à l’hôpital républicain d’Erevan. Ce n’est pas toujours évident pour moi : les médecins peuvent être un peu méfiants au premier abord, à force de recevoir des médecins visiteurs. Mais moi, je viens dans la perspective d’un échange, pas pour leur dire que faire ! Lors de nos conversations, nous étions souvent en désaccord, mais tout s’est très bien passé : la question n’est pas de savoir qui a raison ou qui a tort.
Par rapport à la France, quelles différences avez-vous constaté au niveau de la formation ?
G. H. : De mon point de vue, il y a deux différences principales. La première, c’est que du fait de l’isolement ou bien de la tradition médicale russe, les étudiants ont des connaissances théoriques valables mais pas à jour dans tous les domaines. C’est probablement dû au fait que la littérature médicale internationale est majoritairement en anglais et que certains se heurtent à la barrière de la langue. La deuxième, c’est la question du nombre d’internes. La première fois que je suis allé en réanimation à l’hôpital, il y avait quarante étudiants, ce qui est énorme ! De ce fait, ils ont assez peu de responsabilités et de formation pratiques.
Et au niveau de la prise en charge ?
G. H. : Un des soucis majeurs en réanimation, c’est la résistance aux antibiotiques. Les médecins en prescrivent à tour de bras, sans doute sous la pression des patients. Quand on travaille en réanimation, on arrive en bout de chaîne : c’est là que s’accumulent différents types de résistances et de bactéries qu’on n’arrive plus à traiter. Par ailleurs, le niveau de gravité des patients ici est bien plus important, ce qui découle en partie du recours tardif aux soins et aux comorbidités de la population, du fait d’un manque de suivi et de prévention. Par exemple, je n’ai jamais vu autant de gros fumeurs ! Il y a énormément d’hommes atteints de BPCO2 ou de maladies pulmonaires graves qui ont besoin d’une assistance respiratoire. Quant à la question du matériel, on peut dire qu’ils arrivent à bien s’occuper des patients, malgré des moyens limités et des équipements un peu datés. En réanimation, notre travail nécessite beaucoup de machines : des ventilateurs, des machines de dialyse, des masques pour faire de la ventilation non invasive, etc.
Parlez-nous de votre contribution à l’Académie médicale de Santé Arménie…
G. H. : Je suis chargé des cours de la section réanimation. Avec le président de la Société arménienne de réanimation, Armen Varosyan, nous avons établi un programme comprenant une trentaine de sujets pour les étudiants arméniens. Pour les sujets que je ne maîtrise pas, j’ai fait appel à des collègues réanimateurs français. Nous avons organisé le programme autour de plusieurs, dont trois sont à ce jour aboutis : respiratoire, infectieux et hémodynamique. Chaque module comprend huit heures de cours qui couvrent les essentiels de la réanimation : comment ventiler un patient, comment traiter un patient qui est en état de choc, quels anti biotiques donner pour une pneumonie ou une infection urinaire, etc. Santé Arménie a réussi à obtenir une accréditation du ministère de la Santé pour que les étudiants qui ont suivi le cours puissent obtenir des crédits.
Avez-vous eu l’occasion de transmettre votre expertise en matière d’assistance ?
G. H. : Au cours de mes dernières visites, j’ai commencé à collaborer avec l’hôpital de Nork-Marash, qui est spécialisé en chirurgie cardiaque et en cardiologie. Un de leurs réanimateurs, Edouard Petrosyan, a fait appel à moi pour que j’aide son service à développer l’ECMO, sachant que cette technique était très peu utilisée en Arménie. Je leur ai rendu visite deux fois et nous avons échangé en ligne autour d’une série de cours que j’avais préparés avec un col lègue et une infirmière de notre hôpital. Cela m’a permis de leur présenter notre expérience, les cas pratiques auxquels nous avons été confrontés, les pièges dans lesquels ne pas tomber, etc. Quand je les ai revus en décembre, j’ai pu constater qu’ils se familiarisaient progressive ment avec cette technique.
1. Oxygénation par membrane extracorporelle.
2. Broncho-pneumopathie Chronique Obstructive
