FONDATION BOGHOSSIAN - PROGRAMME ALIMENTAIRE MONDIAL - FONDS ARMÉNIEN DE FRANCE
Curieux destin que celui de Nrnadzor, hameau de 135 âmes, perdu au bout du bout du monde, mais dont le sort est dicté, depuis toujours, par les soubresauts de la grande Histoire. Perché sur une pente aride qui plonge vers l'Araxe, Nrnadzor est le dernier village de l'extrême Sud-Est du Syunik ‒ et donc de l'Arménie - séparé de l'Azerbaïdjan par deux lignes de crêtes minérales, ocres et rases, où même la mauvaise herbe peine à pousser. À droite, de l'autre côté du fleuve, c'est l'Iran. Nous sommes en plein sur la future « route Trump », qui doit ‒ si la paix est établie ‒ permettre le trafic ferroviaire et routier entre l'Azerbaïdjan et son exclave du Nakhitchévan, à travers le territoire arménien.
Pour le moment, c'est plutôt d'une piste en bien piteux état qu'il convient de parler. Encore asphaltée sur ses premiers kilomètres, elle court, depuis la petite ville de Meghri, le long de la rivière biblique - l’Araxe - coincée entre une paroi rocheuse et une double rangée de barbelés électrifiés au milieu desquels, tous les 50 mètres, des caméras vidéo rapportent aux gardes-frontières les moindres divagations de quelque lapin téméraire. Après un dernier nid de poule, ce qu'il reste de la route bifurque brusquement, coupée plus en avant et depuis longtemps par un glissement de terrain.
Elle s'engage alors sur l'ancienne voie ferrée soviétique qui reliait Erevan à Bakou à travers le Nakhitchevan et dont on a retiré les rails après le passage du dernier train, en 1993. On y emprunte les mêmes tunnels aveugles ; on longe les précipices - sable et poussière - avant que la piste ne s'élargisse de nouveau. Une garnison russe, puis une autre, des barrières levées, des miradors… Un BTR70, vestige blindé de la guerre de 2020, nit de rouiller sur le bas-côté. On arrive enfin.
Nrnadzor… Littéralement « la vallée des pommes grenades ». Peu gourmandes en eau, elles y abondent. On y fait aussi pousser des figuiers, des plaqueminiers (l'arbre à kakis), quelques abricotiers, plus rarement des oliviers, parfois des kiwis, en treille à l'entrée des maisons. Les fruits sont la seule richesse de ses habitants ; les anciennes pâtures où l’on menait les moutons sont désormais occupées par des positions militaires ou exposées aux imprévisibles sautes d'humeur ennemies.
Mais la population ne s'en laisse pas compter. Accrochée à sa terre, elle s'est mise en tête de faire fleurir ses déserts et de mettre en valeur 148 hectares de terrain en bordure de l'Araxe, mis à sa disposition par les autorités provinciales. Sous l'impulsion d'une équipe municipale dynamique, la petite communauté s'est montée en coopérative, il y a deux ans, avec l'intention de devenir l'un des principaux centres de production fruitière de la région. Un projet d'entreprenariat social dont la première ambition est de mettre n à l'exode rural en fournissant du travail à toute la communauté.

« 33 des 38 familles y participent », explique Alik Boyadjyan, ancien maire de Nrnadzor et président du groupement coopératif. « Chacune a versé 98 000 drams l'an passé et encore 176 000 cette année. Des sommes modestes (645 euros au total – NDLR), mais elles nous ont per mis de procéder aux premiers aménagements du site et de créer une pépinière. Les contributions se font au gré des possibilités de chacun et lorsque certains ne peuvent s'en acquitter, ils participent directement aux travaux. La commune disposait par ailleurs de cinq hectares de figuiers déjà en production ; ses bénéfices sont également reversés à la coopérative. »
Sur ces coteaux peu fertiles, l'irrigation présente le principal défi. Une conduite alimentée par la rivière Meghri, à 23 kilomètres de là, dessert le village et ses environs. Mais dès le milieu du printemps, lorsque les fortes chaleurs s'installent, les cours d'eau se tarissent pour ne plus couler qu'en filet jusqu'à l'automne. Le pompage des eaux de l'Araxe quant à lui, malgré sa proximité, nécessiterait un investissement beaucoup trop coûteux à l'échelle du projet, mais surtout, un casse-tête juridique insurmontable en raison du partage de son cours, à cheval sur deux pays, l’Arménie et l’Iran.

Fort de son savoir-faire en la matière, le Fonds Arménien de France a proposé son expertise pour l'étude et la mise en œuvre d’un projet. Une solution technique a pu être élaborée grâce au captage d'une retenue d'eau existante en aval du village, combiné à celui d'une source distante de 1100 mètres en amont du terrain. Une option bien plus pertinente d'adduction par simple gravité, alimentant un réservoir jouxtant les cultures. Les travaux de terrassement et de raccordement se sont déroulés sur quatre mois, d'avril à août 2025, avec le creusement d'un bassin de 3900 m3 revêtu d'une géomembrane EPDM étanche et résistante aux UV. Une canalisation de 700 mètres le raccorde au stockage dont disposait déjà le village, doublée d'un autre conduit d'adduction depuis le captage en amont.
Répondant à l'appel à financement lancé par le Fonds, la Fondation Boghossian de Bruxelles a couvert l'intégralité du coût des travaux par une dotation de 20 000 euros. Également associé au projet, le Programme Alimentaire Mondial des Nations-Unies a permis l'équipement d'un réseau de 10400 mètres de tuyau n distribuant l'eau goutte à goutte au pied de chaque plant d'arbre, à partir de citernes relais fournies par le gouvernement français. Les pompes qui en assurent le fonctionnement sont alimentées en électricité par des panneaux photovoltaïques d'une puissance de 40 kW.
Grenadiers, figuiers et plaqueminiers sont déjà plantés ; de tout petits arbustes encore, mais ils donnent déjà leurs premiers fruits. Ils atteindront leur pleine maturité d'ici trois ans avec un rendement espéré, rien que pour les grenades, de 25 à 30 tonnes à l'hectare, dégageant un pro t net d'environ 8 millions de drams/ha (environ 19 000 euros). Les sommes gagnées seront progressivement réinvesties dans des équipements post-récoltes et de transformation — chambres froides, séchoirs, conserverie — qui apporteront une plus-value supplémentaire.
Création d’emplois saisonniers, formation de techniciens locaux : le projet est conçu pour durer, en accord avec les Objectifs de Développement Durable définis par les Nations Unies. Mais sa vocation reste avant tout sociale, comme le souligne Alik Boyadjyan : « Il était important de montrer rapidement aux habitants tout l'intérêt de la coopérative et les avantages qu'ils pouvaient en retirer. Elle doit permettre, par exemple, de subvenir aux soins de certains malades et dès à présent, de verser une prime d'encouragement à la natalité : 100 000 drams (225 euros) à chaque nouveau-né de Nrnadzor. Il y en a déjà eu un cette année et le deuxième est en cours », sourit-il.
