Depuis la guerre des 44 jours, nos méthodes évoluent, nos actions s'affinent
[16 avril 2023] - Michel Pazoumian

Les Arméniens du monde – et bien sûr ceux de France et leurs amis non-arméniens – ont vécu des journées dramatiques lors de la guerre des 44 jours de l’automne 2020. L’agression azérie a été soutenue militairement par plusieurs pays, au premier rang desquels la Turquie. En Arménie, une solidarité internationale s'est mise en place et les soutiens aux réfugiés dans tout le pays se sont massivement organisés. Cette solidarité a permis d'atténuer les souffrances, sans effacer la douleur des familles qui comptent des morts et des blessés.

En France, ce sont des centaines de Français d’origine arménienne ou non, des dizaines d'associations humanitaires et d’ONG, des dizaines de collectivités territoriales mais aussi l'Etat, à travers le ministère des Affaires étrangères, qui se sont mobilisés durant des semaines, voire des mois, pour apporter une aide humanitaire. Le Fonds Arménien de France était bien entendu en première ligne dans la collecte de ces aides et l’organisation de leur acheminement et leur distribution sur le terrain. 2021 n’a pas épargné les Arméniens. Outre l'instabilité politique intérieure qui secoue le pays, l'agression azérie s’est poursuivie sur toute la ligne de front de l’Artsakh, réduit aux deux tiers de sa superficie administrative soviétique, et aussi à partir du mois de mai sur les villages frontaliers d’Arménie. Les agressions se concentraient sur la région du Gegharkunik et celle du Syunik, avec pour objectif de couper les routes d'approvisionnement des marchandises venant d'Iran et de rendre intenable la vie des agriculteurs et éleveurs de ces villages pour les pousser au départ. L’agression des 13-14 septembre 2022 sur le territoire souverain de l’Arménie avait le même objectif mais les populations des villages sont restées.

L’EXTENSION DE L’ACTION DE DÉVELOPPEMENT AGRICOLE DANS LES RÉGIONS

Tandis que le Fonds Arménien mondial Hayastan orientait son action vers la reconstruction de l’Artsakh, afin de reloger les milliers de familles ayant perdu leur habitat, le Fonds Arménien de France, fort de son expérience en agriculture acquise dans le cadre du programme agro-pastoral du Tavush – avec le soutien continu du département des Hauts-de- Seine – décidait d'orienter toute son action et ses moyens sur le développement agricole, dans le Syunik en Arménie, et en Artsakh. La poursuite et la diversification du programme centré sur le Tavush restent, bien entendu, maintenues. Et l'équipe en place, suivie depuis dix ans par notre vétérinaire normand René Kazandjian, s'est enrichie d'un chef de ferme, Eric Bodinat, en mission régulière au Tavush, et de trois experts centrés sur le montage du Lycée agricole Patrick Devedjian, Raymond Kevorkian, Jacques Bahry et Max Delpérié, épaulés en Arménie par Vaspour Karapetyan, ingénieur et Margarit Poghossian, directrice nouvellement recrutée. Mais dès le mois de mai 2021, après l'intrusion des Azéris au Syunik, le Fonds a mobilisé une nouvelle équipe : sur le terrain il s'agissait de Séda Mavian, d'Aram Kayayan et d’Armand Koumchouyan, tous Francais résidant en Arménie.

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Dans le Syunik, 460 tonnes des semences de blé ont été distribuées. La récolte a dépassé 4 600 tonnes ; le blé était de si bonne qualité qu’il servira de semence pour la saison prochaine.

En France, l’équipe réunit Suzanne Senellart, Françoise Ardillier-Carras, Serge Carcian, Claude Sarian et, plus récemment, Sonia Artinian-Fredou, Serge Khavessian et Vazken Andréassian aux côtés de Christophe Dossikian, Richard Santourian, Mihran Kurkdjian. Au centre de ce dispositif, Souren Kévorkian, directeur national du Fonds Arménien de France, Asmik Kévorkian son épouse, directrice de la fromagerie du Tavush et le signataire de cet article, coordinateur du groupe. Il s'agissait de repérer et répondre à des besoins d'urgence vis-à-vis de villageois prêts à se reconvertir en passant de l'élevage vers l'agriculture, vu la perte des alpages. Ce furent donc des serres distribuées, des poules pondeuses, du petit matériel agricole… Et la grande opération d'automne : 460 tonnes de semences de blé distribuées dans 25 villages, au profit de 1 500 agriculteurs qui ont reçu 300 kg par hectare à planter sur leurs terres, malgré la menace azérie aux portes de certains villages. Résultat : une récolte dépassant 4 600 tonnes, d’un blé de si bonne qualité qu’il pourra servir aussi de semence pour la saison prochaine. En 2022, forts de cette expérience et de nos contacts avec les autorités locales (maires, préfecture), nous concentrons notre action sur l'approvisionnement en eau potable, voire l'irrigation sur les villages dépourvus de cet élément vital.

Après l'inauguration récente de l'adduction d’eau au village d’Aravus, ce sont une dizaine de projets de villages qui sont à l'étude pour recevoir de l’eau, grâce à des réalisations qui s’étaleront entre fin 2022 et 2023. Pour ce faire l'équipe locale a peu à peu muté : Nersès Chadounts, Samuel Ivanyan et Artur Mirzoyan, basés à Goris, suivent maintenant ces projets d'eau et bien d'autres projets envisagés et c'est David Alexandrian, ingénieur français, qui coordonne les études et leurs réalisations. Trois missions de nos équipes françaises viennent de se succéder afin de préparer les nouveaux projets et rechercher en France des spécialistes dans les domaines concernés. Une partie de cette équipe et tout particulièrement Souren, David et Aram, développent les projets en Artsakh. Nos équipes locales ont distribué au printemps des dizaines de milliers de plants de légumes pour pourvoir à l'urgence alimentaire, ainsi que des milliers de plants d'arbres fruitiers préparant ainsi l'avenir des villages. Sans aucun doute, une partie de ces réserves légumières pallient aux conséquences du blocus actuel de l’Artsakh.

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LA MULTIPLICATION DES PARTENARIATS

La guerre et ses suites ont démontré l'urgence de s'ouvrir aux partenariats afin d'amplifier et développer nos actions. Pendant et immédiatement après la guerre, outre les partenariats étroits noués avec la Fondation Aznavour, l'Ugab et bien d'autres associations arméniennes, il s'agissait de se rapprocher d'ONG internationales agissant dans des domaines complémentaires. C'est alors que des liens ont été noués avec l'Oeuvre d'Orient, la Croix- Rouge internationale et le PNUD. Ces liens se sont concrétisés par la mise en place d’actions conjointes. Concentrés pour notre part sur le monde agricole et les régions, c'est tout naturellement que nous collaborons avec les fondations qui agissent dans des domaines complémentaires de nos actions : la Fondation Tufenkian et la COAF. Ajoutons l'intérêt de l'équipe du Fonds Arménien d'Argentine qui, du fait de sa sensibilité à l'agriculture, contribue à nos projets au Syunik comme en Artsakh.

S'INSCRIRE DANS UN CADRE INSTITUTIONNEL EN FRANCE ET EN ARMÉNIE

En France

Le 9 décembre 2021, un important accord de développement dans un grand nombre de domaines était signé entre le ministre français de l'Europe, Jean-Baptiste Lemoyne, et le ministre des Affaires Etrangères d’Arménie, Ararat Mirzoyan. Le 9 mars 2022, le grand Forum Ambitions France-Arménie, clôturé par le président Emmanuel Macron et le Premier ministre Nikol Pachinian, se tenait à Paris. Cette rencontre célébrait 30 années de relations entre la France et l'Arménie. Un travail préliminaire des équipes des deux ministères avait permis de repérer plus de 300 projets de coopération en cours de développement. Répartis entre quatre commissions (Economie/développement durable/ nouvelles technologies/tourisme ; Education/ jeunesse/sport ; Culture et patrimoine ; Santé et action sociale), les collectivités présentes, les ONG, associations et experts ont pu échanger sur les meilleures pratiques dans quelques domaines clés. Le président Emmanuel Macron clôturait le Forum en promettant un rendez-vous annuel de bilan des réalisations entre les deux pays au plus haut niveau et la constitution d'un fonds de soutien aux projets. Quelques jours plus tard, une importante réunion se tenait dans les locaux de l'Agence Française de développement (AFD) afin de sensibiliser la trentaine d'ONG françaises et arméniennes à l'opportunité d'inscrire nos projets dans le cadre des appels à projets proposés par elle. Le Fonds Arménien de France a immédiatement répondu favorablement à cet appel en proposant un projet de développement agricole dans le Syunik, en partenariat avec l’Oeuvre d'Orient.

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Enfin les 29 et 30 juin 2022 se tenaient, à l'invitation de la métropole de Lyon, les 4èmes Assises de la coopération décentralisée entre collectivités françaises et arméniennes. Une très forte délégation des collectivités arméniennes (six préfets de régions et une dizaine de maires de villes dont Erevan) accompagnait le vice-ministre de l'Administration et du développement territorial Vatché Terteryan. Nos ambassadrices de France, Anne Louyot, et d'Arménie, Hasmik Tolmajian, et le président du Groupe d'amitié France/Arménie du Sénat, Gilbert-Luc Devinaz, ont encadré ces Assises centrées sur le développement durable des territoires, qui est notre thème de prédilection (voir le CR des Assises dans « Le Courrier N°107 »). Aujourd’hui, ce travail se poursuit à travers le Comité Feuille de Route 2021-2026, mettant en exergue les projets de coopération en cours portés par des dizaines d’institutions et associations françaises.

En Arménie

Les équipes dirigées par Souren Kévorkian en Arménie sont en contact permanent avec les maires et certaines administrations locales et nationales, en fonction des projets. Du fait des différences de systèmes et de cultures le dialogue n'est pas toujours aisé. Il faut surmonter aussi le barrage de la langue. Néanmoins, l'impact de l'arrivée d'un gouvernement luttant contre la corruption depuis 2018 et le choc de la guerre qui appelle à l'ouverture du pays, semblent agir positivement pour permettre aux acteurs qui disposent de projets concrets et porteurs de commencer à entrevoir des collaborations croisées. Ainsi, les rencontres fréquentes permettent aux acteurs des deux bords de mieux se connaître et d'échanger leurs expertises. Pour l’exemple, le projet de rénovation du grand canal de Sissian et ses conséquences bénéfiques potentiels pour des dizaines de villages et des milliers d'habitants constituent, pour nous, un laboratoire permettant d'oeuvrer ensemble pour le bien d'un territoire d'intérêt.

POUR CONCLURE 

Cette présentation, loin d'être exhaustive, a pour but de sensibiliser nos donateurs à cette importante mutation et adaptation en cours. Patrick Devedjian, président du département le plus technologique de France, soulignait dès 2008 que le premier objectif d'un pays était d’assurer sa sécurité alimentaire et donc de développer son propre potentiel agricole. Son successeur, Georges Siffredi, se situe sur la même ligne et nous encourage à aller de l'avant au Tavush. Il l’a confirmé lors de sa visite en Arménie du 30 octobre au 2 novembre. Ces expériences croisées nous donnent, à nous Français d’origine arménienne, cette opportunité de nous inscrire dans le développement de la coopération entre la France et l'Arménie au profit des territoires, des villages et des éleveurs et agriculteurs arméniens. Ce développement reposera sur des financements dans la continuité, l'implication d'experts de plus en plus qualifiés et le transfert de compétences, par la formation. La voie est toute tracée, il faut l’exploiter.

TOUTES LES ACTUS
APPEL AUX DONS
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