La résistance chevillée au corps ! Interview de Katia Guiragossian, petite-nièce de Mélinée et Missak Manouchian
[7 novembre 2023] - Propos recueillis par Raffi Hagopian

Katia Guiragossian prépare actuellement un documentaire sur Missak et Mélinée Manouchian dont elle est la petite-nièce. Depuis des années elle n’a eu de cesse d'œuvrer pour faire connaître et reconnaître les actions et les engagements de ce couple de résistants au destin hors du commun. “Porter et valoriser leur mémoire” c’est ainsi qu’elle définit la mission qu’elle a prise en charge tel un devoir moral ; un devoir de transmission. Quand elle parle de Missak et Mélinée, les mots s’envolent et sont porteurs de liberté, d’émotion, de fougue. Katia Guiragossian est la marraine du Phonéthon de cette année. Entretien en toute sincérité.

Katia Guiragossian « Mélinée et Missak Manouchian ont été mes deux invisibles précepteurs ».
Crédit photo : Hovig Hagopian
Katia Guiragossian « Mélinée et Missak Manouchian ont été mes deux invisibles précepteurs ». Crédit photo : Hovig Hagopian

Quels souvenirs gardez-vous de Missak Manouchian et de Mélinée ?
Katia Guiragossian : Bien sûr je n’ai pas connu Missak puisqu’il a été fusillé en février 1944. J’ai grandi avec ma grand-mère Armène. Armène était la sœur de Mélinée. J’allais régulièrement avec elle chez Mélinée que j’ai connue jusqu’en 1989. Nous faisions le marché de Belleville et déjeunions toutes les trois. Mélinée ne parlait pas beaucoup de Missak. Elle était charismatique et pour moi, enfant, elle faisait un peu sévère. Mélinée et Missak ont été mes deux invisibles précepteurs, c’est-à-dire deux modèles extraordinaires. C’était plutôt ma grand-mère Armène qui me parlait de Missak. Je l’écoutais religieusement. Elle me racontait beaucoup d’anecdotes sur la guerre, sur les résistants pour lesquels elle s’affairait ; elle leur faisait à manger, elle cachait les armes dans le placard ; il y avait des réunions chez elle mais elle était très discrète, elle ne s’y mêlait pas. Elle travaillait énormément, elle était couturière. D'ailleurs, Missak a écrit un poème qui s’appelle « Les couturières ».

Et Mélinée ?
K.G.: Mélinée était plus mystérieuse. Elle s’est toujours engagée pour les causes auxquelles elle croyait, notamment pour l’Arménie ; d’ailleurs, elle a rencontré Missak pour la première fois, au sein du Comité de soutien à l’Arménie, le HOK, lors d’une soirée de gala. Elle était communiste et en 1945, sur invitation, elle est partie en Arménie. Missak, dans sa dernière lettre, lui a demandé d’emmener ses carnets et ses souvenirs, par loyauté et par amour. En revanche, elle ne pouvait pas revenir ; elle était apatride et n’avait pas de visa. Cela a été des années très complexes et aujourd’hui que je réalise un documentaire, j’ai un peu mieux compris qui elle était et pourquoi, en tant qu’enfant, j’ai pu sentir une forme de sévérité. Elle a été bloquée en Arménie soviétique pendant 18 ans. Ce fut très dur, après-guerre, d'être séparée de sa famille restée en France, de faire le deuil de son amour perdu et d’être confrontée à la réalité du régime stalinien.

Comment décrire Missak Manouchian ?
K.G.: Ce qui est beau chez lui, c’est que c’était un poète et pour lui, ça n’allait pas de soi d’ôter une vie. Missak est entré en résistance sans regret, sans remords, mais ôter une vie, pour lui, n’a jamais été simple.
Lui et tous ses camarades et tous ceux qui ont œuvré, ont plongé leurs mains au fond de la boîte de Pandore, ont récupéré le peu d’espoir qu’ils y ont trouvé et se sont jetés, comme ça, dans la lutte armée par conviction, par foi, et non parce qu’ils étaient eux-mêmes touchés. Quand il a pris les armes, il ne s’est pas posé la question de savoir s’il était juif, tzigane, homosexuel ou s’il allait être directement impacté. Il avait lui-même conscience de ce qu’était un génocide, il y avait perdu son père et sa mère, tout comme Mélinée qui était orpheline et, à eux deux, ils se sont lancés dans la lutte et ont tout sacrifié pour la Cause. Il est un modèle d’exemplarité. Je connais peu de gens, qui, une heure avant leur exécution, auraient écrit la lettre sublime qu’il a écrite à sa femme.

Le rôle des femmes dans la résistance ? Celle d’hier en France et d’aujourd’hui en Arménie ?
K.G.: La résistance, ce n’est pas seulement lutter avec des armes. Ce sont les femmes qui œuvrent, qui élèvent les enfants dans un contexte extrêmement difficile et, comme en Arménie, qui ne quittent pas leur terre mais la cultivent, qui continuent de s’occuper de leurs troupeaux, de leurs enfants, de nourrir les braves et de vivre dans des situations extrêmes. La résistance a beaucoup de figures. Les femmes qui distribuaient les tracts ont pris autant de risques que les hommes qui posaient les explosifs. Il n’y a pas de degré et si on a un peu d’élégance, on ne compare ni les douleurs ni les actions. Chacun, à sa mesure, peut faire une action. Aujourd’hui, il faut agir. Il est temps.

La guerre en Artsakh ?
K. G. : Aujourd’hui, c’est aussi une guerre de mots. Il y a la guerre des bombes au phosphore, de toutes ces armes interdites qui ont anéanti beaucoup de gens en Artsakh mais c’est aussi une guerre de communication quand l’Azerbaïdjan dit qu’ils ont mené une guerre anti-terroriste, au niveau de l’ironie, on est au summum. Il y a, aujourd’hui, une volonté d’épuration ethnique, de conquête de territoire. Il y a beaucoup de palabres. A un moment, il faut être actant. C’est bien d’avoir une conscience intellectuelle, mais il faut aussi des actions. J’espère que Missak et Mélinée, en entrant au Panthéon, sauront insuffler un peu de grandeur à des hommes politiques et que, tel Jaurès en 1896, l’un de ceux-ci se dressera vraiment contre tout ce qui se passe actuellement.

Katia Guiragossian à côté du buste de Missak Manouchian, érigée à Marseille.
Crédit photo : Hovig Hagopian
Katia Guiragossian à côté du buste de Missak Manouchian, érigée à Marseille. Crédit photo : Hovig Hagopian

Quelle est la symbolique de l’entrée de Missak et de Mélinée au Panthéon ?
K.G.: Missak va entrer aux côtés de gens extraordinaires comme Voltaire, Rousseau, Jaurès dont on se rappelle le discours extrêmement courageux et extraordinaire en 1896 pour venir en aide aux Arméniens. Missak va être aux côtés de ses pairs. De surcroît, c’était son quartier : il passait son temps à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Entre cette bibliothèque, le Panthéon et la Sorbonne. Je pense que pour moi, en tant que petite-nièce, et française d’origine arménienne, il n’y pas de plus grand honneur que d’entrer au Panthéon et je trouve que Missak le mérite largement. Avec Mélinée, ils se sont battus, non pour eux mais pour l’humanité tout entière. Ils ont mené un combat exemplaire. Nous avons besoin de nous en inspirer, en France en Arménie et en Artsakh.

Quel message pour le Phonéthon ?
K.G.: Nous savons tous dans nos cœurs, ce que représente l’exil, la perte d’une terre. Je pense que le peuple d’Artsakh a mené une résistance pendant plusieurs décennies. Ils ont été extrêmement courageux, ils ont perdu beaucoup de jeunes. Il faut qu’ensemble, nous puissions venir en aide à ceux qui sont des réfugiés, qui ont besoin de se loger, de se nourrir, de se réformer et de construire un avenir. C’est ce sur quoi s’engage le Fonds Arménien de France : des aides concrètes. Il est temps de mobiliser les troupes, toutes leurs forces et de venir en aide à ce petit peuple qui fait de si grandes choses. La preuve, ce sont ces deux petits orphelins qui vont entrer au Panthéon. Qui sont l’honneur de la France, de l’Arménie et de tous les gens et humanistes et combattants du monde entier qui portent un message très fort d’universalisme, de solidarité et d’unité. Il y a peu de figures emblématiques comme eux, susceptibles de porter une telle pensée et d’insuffler un tel courage. Essayons de nous en inspirer. Prenons exemple sur eux. Chacun à sa modeste manière. J’ai l’honneur, cette année, d’être la marraine du Phonéthon. Donner, c’est le premier geste de résistance.

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