Berkaber, une sentinelle discrète au nord-est de l’Arménie
Bien caché en contrebas de la route interétatique qui mène en Géorgie, Berkaber, dans la province septentrionale du Tavush, semblerait presque oublié du monde. Tandis que voyageurs et semi-remorques filent vers Tbilissi ou les ports de la mer Noire, une discrète bifurcation sur la droite en indique le chemin. Il faut encore descendre les lacets sur quatre kilomètres avant de découvrir ses premières habitations. Bonne nouvelle, elles seront bientôt alimentées en eau potable ; les travaux d’adduction viennent de commencer.
Les maisons de Berkaber surplombent une vallée bordée de collines qui soudain s'écartent, annonciatrices de la plaine azérie, et d'un singulier pain de sucre, isolé, dont on se demande bien ce qu'il fait là. Peut-être veille-t-il sur la retenue d'eau qui s'étend à ses pieds : le réservoir de Joghaz, construit dans les années 1970, sous la « Pax Sovietica », pour irriguer les vergers du village et ceux de Mezem, de l'autre côté, en Azerbaïdjan. 800 mètres à peine en séparent les deux rives ; la frontière le traverse en plein milieu. Étonnamment pourtant, les 420 habitants de Berkaber
sont confrontés à une pénurie d'eau persistante, exacerbée par les tensions géopolitiques et des infrastructures obsolètes. Le système d'adduction mis en service dans les années 1980 n'a jamais été entretenu depuis et la région est demeurée plus de 30 ans sous le feu de l'armée azerbaïdjanaise ; à tel point que les travaux des champs devaient souvent être menés de nuit, et surtout, en silence. Les pêcheurs ont déserté les eaux du lac et la station de pompage a été détruite en 1992. Réparée en 2022, sur financement du Fonds Arménien, l’eau qu’elle fournit est normalement réservée à l'irrigation des cultures, mais de nombreux ménages l'utilisent fréquemment pour la toilette ou les tâches ménagères.
L’approvisionnement en eau potable est aujourd'hui assuré par 12 fontaines publiques où les villageois doivent aller remplir leurs seaux et leurs bidons. Celles-ci sont alimentées par deux sources, captées une dizaine de kilomètres en amont, dans la forêt voisine d'Acharkut. L'eau est acheminée via des tuyaux vétustes. Au printemps, lorsque la neige fond ou que la pluie est forte, l’eau se charge de terre et de saletés qu'il devient nécessaire de filtrer avant de la consommer. En été, elle ne coule plus qu'en un mince let, parfois interrompu aux heures les plus chaudes.
Fort de son expérience passée dans plusieurs autres villages frontaliers, le Fonds Arménien de France a mobilisé ses donateurs et partenaires pour mener à bien les travaux nécessaires à la reconstruction du système d'adduction en eau potable de Berkaber. La métropole Aix-Marseille-Provence et l'Agence de l'eau Rhône-Méditerranée-Corse y contribuent à hauteur de 190 000 euros, soit 38 % du coût total estimé à 495 000 euros, l'État arménien couvrant la moitié des dépenses. Le solde est assuré par la communauté de communes d'Ijevan et le Fonds Arménien de France.

Première étape : la construction de 2 réservoirs de régulation de 150 m3 et la rénovation de près de 4 500 mètres de la conduite d'amenée les reliant aux deux sources actuelles. La capacité des installations permettra d'assurer un approvisionnement suffisant pour alimenter en eau, de manière continue 24 heures sur 24, l'ensemble des foyers du village. L'adjonction d'une unité de chloration sur site sécurisé garantira également le stockage et la distribution d'une eau propre et saine tout au long de l'année. La réalisation du système de distribution interne au village constituera la
dernière phase des opérations, avec aménagement de regards, installation de collecteurs, des conduites de branchement sur plus de 7 kilomètres et leurs raccordements individuels.
La mise en service du réseau est prévue au printemps 2026. Des contrôles techniques seront régulièrement réalisés à mesure de l'avancement des travaux et à réception, par le bureau d'étude chargé
de leur conception ainsi que par un organisme indépendant. A n de pérenniser la durabilité du nouveau réseau, un service de l'eau sera créé, chargé de son exploitation et de sa maintenance, sous la responsabilité de la communauté de communes. En parallèle, l’ONG arméno-suisse KASA mènera des actions de sensibilisation aux enjeux de l’accès à l'eau potable dans le village, à la gestion responsable de la ressource et au développement durable, à destination des enfants de l'école communale. Leurs parents seront conviés enfin de chantier à une réunion d'information sur les travaux réalisés, leur coût et leur financement ainsi que sur la bonne utilisation du système pour assurer sa longévité et éviter pannes et gaspillage.
Tout le village se réjouit déjà de voir bientôt l'eau couler du robinet, à la maison. Robert Khudaverdyan, agriculteur et joueur de nardi, comme il se présente - le backgammon oriental - est occupé à rénover la sienne, construite par son père il y a bien longtemps. Le vieux crépi qu'il retire de la façade surannée révèle de belles pierres de tuf et le cachet ignoré de sa demeure. La fontaine n’est pas loin, mais malgré cela, l'idée de ne plus devoir y aller trois fois par jour pour disposer d'eau fraîche durant l'été est un grand soulagement.
Seda habite un peu plus haut, de l'autre côté de la place du village. Elle s'est installée à Berkaber en 1971 ; elle venait d'épouser un gars du village. Aujourd'hui âgée de 70 ans, elle se souvient des bombardements de 1992. « Pas une maison dans le village n'y a échappé ». Son mari est mort à la guerre un an plus tard, en 1993. « Depuis, ce sont mes enfants et moi qui faisons tourner la maison ». Sept personnes en tout : son ls, sa bru, et leurs quatre enfants. « Vivre ici n'est pas toujours facile, mais on y arrive, il le faut, nous sommes les gardiens de la frontière ». Et lorsqu'on lui demande ce que l'arrivée de l'eau va changer pour sa famille, elle s'exclame : « Ce n’est pas une question ! L’arrivée de l’eau, c’est le bonheur, la lumière au bout
du tunnel, en n ! ». Et d'un regard malicieux elle ajoute : « Vous direz à Macron - c'est le président de la France, n'est-ce pas ? - qu'une mamie d'Arménie le remercie et tous vos donateurs aussi ».
